| 1 | Les trois-cent-dix-neuf nuits et trois-cent-vingt journées |
| Où sans te le montrer j'apprendrai à t'aimer | |
| Où sans trop le cacher mes yeux vont te chercher | |
| Et j'attendrai l'union de nos deux destinées. | |
| 5 | Peu importe le temps, les moments de souci |
| Quand mon coeur est froissé, que mon âme soupire | |
| Un jour viendra peut-être où ta main va me dire | |
| De rester près de toi, que ma vie est ici. | |
| Un jour viendra j'espère où ton regard profond | |
| 10 | Rêveur, sera brouillé d'émotion vacillante |
| Qui rendra ma voix sourde et ma joue frissonnante | |
| Dans cet échange pur nos sens communieront. | |
| Peu importe le temps, ce sera du passé | |
| Pourvu que cet instant un jour nous soit donné | |
| 15 | Et que timidement nous ayons deviné |
| La chaleur de l'étreinte et le feu du baiser. |
| 1 | « Les trois cent dix-neuf nuits et trois cent vingt journées |
| Que mouton re-bêlant je me suis enfournées | |
| Dans ce camp de la peur, famélique et hagard, | |
| Sucèrent tout mon suc sous le sombre regard | |
| 5 | De dix éberlués convaincus que leur cause |
| Exigeait la terreur et même la psychose ! | |
| Car c'est dans mon espoir, dans mon ciel, dans ma chair | |
| Dans tout ce qui m'est cri dans tout ce qui m'est cher | |
| Que j'ai pleuré cent ans, que j'ai vomi chaque heure | |
| 10 | Comme le cauchemar de tout ce qui m'écoeure. |
| J'ai vomi chaque instant, chaque instant j'ai pleuré | |
| Sachant qu'il était vain et fol de se leurrer. | |
| J'ai pleuré, j'ai vomi, chaque instant je le jure ! | |
| Que n'aurais-je pas fait pour devenir parjure ? | |
| 15 | Oui, j'aurais tout donné pour un petit mégot |
| Qui puisse rassurer mon être et mon ego. | |
| Car tout me désespère et tout me bouleverse | |
| Ci quelqu'un qui se tait, là quelqu'un qui converse | |
| Celui qui s'apitoie et me prend en pitié | |
| 20 | Ou le fou démonté qui, plein d'inimitié, |
| Dans des crises d'orgueil m'insulte et me tabasse | |
| Comme pour m'inculquer combien la Terre est basse. | |
| Je suis seul, sans lieu-dit, sans lueur, sans nouvelle | |
| SDF égaré au fond d'une poubelle | |
| 25 | Redoutant le non-dit autant que le boucan |
| Sans plus me souvenir, sans savoir depuis quand. | |
| Oui, je crains le murmure et j'épie le silence | |
| Oui, je suis dans la merde et dans la pestilence | |
| Et je me chie dessus dès qu'un pet de travers | |
| 30 | S'en vient pour ébranler mon fébrile univers. |
| J'ai souffert, j'ai souffert, tellement tant souffert | |
| Que j'ai rêvé la mort, imploré Lucifer | |
| Pour enfin tout cesser pour stopper la tourmente | |
| Où mon corps délétère absurde s'alimente, | |
| 35 | S'alimente et s'abreuve en un cercle infernal |
| Où mon feu s'assoupit dans le froid hibernal. » | |
| Il est mort le vingt-trois, deux balles dans la tronche | |
| Dans ce monde furieux où personne ne bronche. |
| 1 | Les trois cent dix-neuf nuits et trois cent vingt journées |
| Que j'ai passées avec ces sardines panées | |
| Ont si profondément englouti mon cerveau | |
| Que je ne survis plus qu'au fond de ce caveau. | |
| 5 | Ni ami, ni famille et pointant au chomage |
| Cet entretien devait pouvoir m'aider. Dommage ! | |
| J'ai rencontré cet homme un matin de janvier. | |
| Cravate, attache case, et prénommé Xavier. | |
| Il était le parfait petit homme d'affaires, | |
| 10 | Expert en rhétorique... et en gros somnifères ! |
| Il m'a prescrit la dose admise aux éléphants, | |
| De quoi tuer d'un coup treize ou quatorze enfants. | |
| Je repris connaissance attachée à ma chaise | |
| Transpirant, suffoquant dans cette vraie fournaise, | |
| 15 | Le saligaud avait cassé le thermostat, |
| Et moi, pauvre déchet, je fis le long constat | |
| Selon lequel un homme apprécie le chauffage | |
| Si et seulement s'il a accès au réglage. | |
| Il revint le soir même apportant le dîner, | |
| 20 | Un demi verre d'eau et du poisson pané. |
| Il ôta le mouchoir enfoncé dans ma bouche | |
| Me fit ingurgiter le repas à la louche, | |
| Puis, méthodiquement, il resserra mes liens | |
| Avant de s'éloigner sur les trottoirs d'Amiens. | |
| 25 | Je restai bouche bée, interdit, incapable |
| De poser mon regard sur cette horrible table : | |
| Une miette par là, une miette par ci, | |
| Qui, trop rapidement, allaient pourrir ici ! | |
| Au dessus de mon oeil, une lumière intense | |
| 30 | Me brûlait la rétine avec grande insistance. |
| Chaque soir, je vécus le même scénario. | |
| Mon ravisseur était acteur, impresario, | |
| Dans ce théâtre intime où, cloué à mon siège, | |
| J'étais le spectateur, minable, pris au piège. | |
| 35 | Dix jours, vingt jours, cent jours, depuis combien de temps |
| Dois-je vivre, impuissant, ces moments palpitants ? | |
| Depuis combien de mois, emprisonnée, mon âme | |
| Suivit-elle, mourante, à cet atroce drame ? | |
| Ma chair déchiquetée, mes muscles engourdis | |
| 40 | N'avaient plus qu'un espoir : aller au paradis. |
| Mon nez chaud, asseché par cet air sec immonde | |
| Respirait, résigné, l'odeur nauséabonde | |
| Degagée par la corde, et mon habit moisi, | |
| Les aliments, l'urine orange cramoisi. | |
| 45 | L'homme me délivra un beau soir de novembre, |
| Me leva, m'habilla, m'allongea dans ma chambre, | |
| Déposa un festin juste au pied de mon lit, | |
| Ainsi qu'un parchemin retraçant son délit. | |
| Je ne pouvais bouger, prendre la nourriture, | |
| 50 | Bientôt, bientôt, la mort, la fin de l'aventure. |
| 1 | Les trois cent dix-neuf nuits et trois cent vingt journées |
| Qu'il faut encore attendre avant ton cher retour | |
| Me sembleront durer vingt cruelles années | |
| Le temps est toujours long loin de mon grand amour | |
| 5 | Il y a plus d'un an, déjà, que tu navigues |
| Et ton parfum me manque, et ton rire, et tes yeux | |
| Ton navire est chargé de raisins et de figues | |
| Mais tu n'as pour pays que les flots gris ou bleus | |
| Voici cinq mois ton fils est né loin de son père. | |
| 10 | Déjà dans son regard, je retrouve le tien |
| Et nous lui donnerons une soeur ou un frère | |
| Des que tu reviendras, ton coeur contre le mien. |
| 1 | Les trois cent dix-neuf nuits et trois cent vingt journées |
| Que nous avons volées sans nous en repentir, | |
| Que nous avons brûlées quand nos amours sont nées, | |
| S'envolèrent un jour pour ne plus revenir. | |
| 5 | De toutes ces journées j'ai fui le souvenir |
| Mais en songe je vis nos amours crucifiées ; | |
| Ma conscience sans doute, afin de me tenir, | |
| M'aveuglait de remords et d'horreurs pétrifiées. | |
| Dans l'un de ces tableaux où mes pas me menaient, | |
| 10 | Trois immenses vautours sombrement déjeunaient |
| De tes restes mortels et de limons pourris. | |
| Je t'aime et je suis là ; cette horrible peinture, | |
| En posant mes regrets dessus ta sépulture, | |
| Je la conjure, car je vois que tu souris. |