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Page web de Xavier Caruso

Exercices en alexandrins

Je réalise enfin que ce qui est crucial
Le Terrien
1Je réalise enfin que l'élément crucial1
Parmi tous les zazous du mégazoo spatial
Gravement engourdis d'absolue solitude,
Inéluctablement, c'est bien la certitude
5Que l'Homme est le débris et le dernier rejet
D'un errement sans dieux, sans but et sans projet
Qu'il est dans l'Univers un caca éphémère
Sans passé ni futur car sans père ni mère
Né de la collision de positrons déchus
10Heurtés par des protons avides et crochus.
 
Esprit de flocon nain, insipide conscience
Esquif désemparé d'orgueil et d'obédience
Assailli sans répit, dans des flots ennemis,
Par des monstres géants crachant des tsunamis
15Il est, je suis, tu n'es, c'est vrai que nous ne sommes,
Pour peu que nous sortions du royaume des sommes
Où nous tiennent en vain les discours religieux,
Leurs fervents crucifiés, leurs bûchers litigieux,
Que nous ne sommes rien que des pantins dantesques
20S'entrechoquant haineux dans des combats grotesques
Qu'on dit dans l'Historique et le phénoménal
Alors que c'est piteux, délétère et vénal.
 
J'habite un coin perdu sur la planète Terre
Un tout petit caillou fait de ciel et de terre
25Avec quelques points d'eau pour un peu décorer
Et parfois un désert parfois une forêt
J'y conçois l'infini sans limite ni trêve
Alors, pardonnez-moi, si nulle part j'y rêve
J'y rêve d'un bonheur fédérant les humains
30Afin d'ensoleiller les quelques lendemains
Qu'au prix d'un peu d'effort nous pourrions vivre ensemble
Puisqu'un destin commun ici-bas nous rassemble.
Pierre Caruso

1L'auteur a modifié le premier vers, jugeant celui proposé pas assez poétique.
Testament
1Je réalise enfin que ce qui est crucial
Ce qui est essentiel, ce qui est primordial
Ce qui est intrinsèque, absolu, nécessaire
Au païen, au croyant, au fidèle émissaire,
5À l'homme politique, au dernier paysan,
Au gitan, vagabond, qui voit chemin faisant
Pauvreté ou richesse, amour ou bien souffrance
Dans les champs allemands ou les prairies de France,
Mais aussi à l'enfant, à l'ado, au vieillard
10Au fou, au malappris, au brave et au trouillard,
À quelconque animal, ici, sur cette Terre,
Qu'il soit petit ou grand, sans défense ou austère,
Qu'il vive dans le ciel, en forêt, dans les eaux,
Ou encor tristement dans le plus beau des zoos
15Se donnant en public aux passants anonymes
Enchantés par ce lieu, disent-ils, unanimes.
Donc ce qui est vital, et concerne chacun
Le fait à retenir, s'il n'y en avait qu'un,
Ce pourquoi le coq chante et le clairon raisonne
20Ce qui gouverne tout, de la couche d'ozone
Aux phases de la Lune, au big bang, aux ovnis,
À la guerre, à l'argent, aux humains réunis.
Ce qui explique tout, de la mathématique
Aux profondes questions de la métaphysique
25En passant par la foi, le besoin et la peur
La gloire, le respect, la machine à vapeur
L'envie et la paresse, aussi nos origines,
Celles de l'univers, des femmes, des tagines.
Ce qui rend cohérent ce monde de cinglés
30Où survivent des corps étouffés, étanglés,
Entassés, prisonniers, dans ces immenses villes
Et toujours exploités tel des pantins serviles,
Où tout illuminé passe par un maboul
Extrémiste irakien, arménien d'Istanbul,
35Ou chimiste incompris dans son laboratoire
Qui conçoit son travail comme un échappatoire,
Et parle à ses flacons d'un ton sec et glacial.
 
Je réalise enfin que ce qui est crucial
C'est... Non ! Je ne dois pas ! Pas t'infliger mon ire !
40Cet ultime savoir me ronge et me déchire !
Je ne peux supporter ce monde mis à nu !
Adieu, adieu, mon cher ! Merci d'être venu !
Xavier Caruso
1Je réalise enfin que ce qui est crucial
Pour pouvoir affronter l'hiver rude et glacial
Ce n'est pas seulement de chaudes couvertures
Des habits rembourés et de bonnes chaussures
5C'est important aussi d'avoir une maison.
Moi qui ne connaissais que la chaude saison
Voilà que j'ai voulu partir à l'aventure
Découvrir des pays, sans vivre ni voiture
Découvrir le grand nord, voir la neige et le froid
10J'aurais peut-être dû rester au chaud chez moi.
J'avais cru supporter de vivre sous la tente
Avec les pull-overs tricotés par ma tante
Mais ça ne suffit pas, je le vois à présent
Je regrette d'avoir manqué de jugement
15Et je vais dès demain aller jusqu'à la gare,
Prendre le premier train, et rentrer dare-dare.
Sandrine Henri
1Je réalise enfin que ce qui est crucial
C'est avant tout en toute chose être partial ;
Cette attitude neuve, il me faut la prescrire,
Vous la faire endosser si je ne puis l'écrire.
5J'admets sans heurts le grand pouvoir de la raison,
Des justifications on en trouve à foison ;
Mon propos c'est plutôt de vous faire comprendre
Que l'intellect n'est pas le seul moyen d'apprendre,
Que la neutralité est le pire des maux,
10Que les "sans opinion" sont des gens anormaux,
Qu'une tête bien faite a bien quelques idées,
Que les arbitreurs-nés ont des vies évidées,
Qu'il n'est point de héros parmi les médiateurs,
Qu'on ne discute bien qu'avec ses détracteurs.
15Engagez-vous, prenez parti, risquez votre âme !
L'œuvre de votre vie, choisissez-en la trame.
Vincent Nesme
1Je réalise enfin que ce qui est crucial
Pour que brûle le feu de la passion de vivre,
Pour savourer la vie, pour en devenir ivre,
Pour atteindre ici-bas le bonheur idéal,
 
5C'est ce jardin où l'eau est pareille au cristal,
Où les feux du soleil font scintiller le givre,
Où le chant des oiseaux de tout chagrin délivre,
Et où l'herbe verdoie sous un ciel estival.
 
Je dois encor - hélas ! - attendre sur le pas
10De la porte qui mène à ce lieu plein d'appâts
Qu'enfin me vienne ouvrir celle qui a la clé ;
 
Et tant que ce fardeau est à porter, qu'importent
Les immenses plaisirs que mon destin m'apporte
S'il me manque celui d'aimer et d'être aimé !
Ilia Smilga