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Autobiographie

Si mes souvenirs sont bons, j'ouvris les yeux sur ce monde la première fois, le 24 avril 1980 vers 4h15 le matin, à la clinique Lutécia (qui n'existe désormais plus) à Cannes. Autant, cette date a dû me marquer à tel point que je m'en souviens encore aujourd'hui, autant les quelques années qui ont suivirent d'un flou total. Bien sûr, quelques détails un peu éparpillés me reviennent de temps en temps, quelques anecdotes racontées le plus souvent pendant les repas de famille me remettent quelque peu les idées en place, mais rien de tout cela n'est très précis... Je ne vais donc pas essayer de partir dans un délire monumental, et passer directement, disons à la maternelle.

La maternelle

Je garde aussi très peu de souvenirs en fait de la maternelle. Je sais de source plus ou moins sûre que j'y suis allé pour la première fois lorsque j'avais trois ans. Je ne me rappelle plus précisément où j'habitais à l'époque, sans doute vivais–je alors avec mon père et ma mère, un peu comme tous les enfants en fait, à deux pas de l'appartement de mes grands parents paternels. On en profitait d'ailleurs pour aller manger assez souvent chez eux le midi ou le soir.

Mon père avait l'habitude de venir me chercher à la maternelle à midi et le soir pour m'amener déjeuner et dîner à la maison. Il avait aussi l'habitude d'arriver en retard, ce qui n'était pas pour plaire énormément à la maîtresse qui ne pouvait pas me laisser seul. Un jour, pendant la première année je crois me souvenir, il arriva particulièrement en retard... je ne me rappelle plus précisément le temps que nous avons attendu, mais ce n'était sans doute pas loin d'une demi–heure. Toutefois, il avait une excuse acceptable, il venait de décider de se mettre à l'informatique et avait donc acheté un ordinateur, la vente avait bien entendu duré plus longtemps que prévu. On rentra à la maison, et on commença à installer le monstre, un Commodore 64 pour être précis, un grand de l'époque si l'on ne m'a pas abusé alors. Bien sûr, je ne connaissais rien à tout cela, j'étais sans doute émerveillé. Mais les petits boutons et les enfants sont faits pour s'entendre et effectivement nous devinrent rapidement bons amis. L'attitude de mon père fut d'ailleurs fort agréable, il ne cherchait pas à me laisser à l'écart pendant qu'il travaillait, au contraire il aimait m'expliquer comment pouvait bien fonctionner cette machine et c'est ainsi que j'appris le Basic.

Avec l'ordinateur, j'appris aussi à compter et un peu à calculer. Je me souviens, un jour, j'avais réussi à impressionner un certain nombre d'élèves de ma classe en comptant jusqu'à trois cents sans me tromper (enfin ils ne pouvaient sans doute pas juger puisqu'apparemment ils ne savaient pas faire). Celle qui savait compter le plus loin après moi donc devait être Sandra Soler... étrangement elle comptait jusqu'à un nombre assez incongru, 67 peut–être, je ne sais plus.

Je n'avais pas énormément de copains à la maternelle, je préférais rester dans la cour à contempler le ciel ou à discuter avec les maîtresses plutôt que de jouer à cache–cache, ou à trap–trap, ou simplement de courir dans tous les sens dans la cour. Je me souviens toutefois d'un certain Polo Poli–François avec qui j'avais lié une amitié disons un peu plus solide, mais de fait très fragile.

Pendant ces années de maternelle, mes parents (ou grands–parents, je ne sais plus précisément — mais à la réflexion il s'agit probablement de ma grand–mère maternelle) décidèrent de me faire faire un peu de sport et on m'inscrivit au judo. J'allais au Judo Kwaï cannois, dirigé par Patrick Demeneck, sans doute un nom plus ou moins connu dans le monde du judo. Là, je retrouvai Polo. Je m'étais fait par ailleurs une autre amie, Radija (pas sûr de l'orthographe). Je ne me rappelle plus son nom de famille et ne l'ai d'ailleurs probablement jamais véritablement su. Je me rappelle simplement que l'on s'entendait plutôt bien, et que je me mettais pratiquement toujours en groupe avec elle lorsqu'il s'agissait de faire des exercices à deux.

Le judo continua tranquillement, la maternelle et l'informatique également. Un jour, la maîtresse m'autorisa même à donner un cours d'ordinateurs, comme elle disait, au reste de la classe. Je fus très déçu de constater que seulement cinq minutes m'avaient été accordées et que j'avais à peine eu le temps d'expliquer une ou deux instructions. M'enfin, voyant que j'étais un élève pas trop mauvais, mon père décida de demander (sans bien sûr me prévenir) s'il était possible que je saute la grande section, la troisième année quoi, pour passer directement au CP. Quelqu'un donc, un psychologue sans doute, vint un jour dans notre classe, me fit passer toutes sortes de tests et rendit sa conclusion. Le verdict était strict: je n'étais pas apte à sauter la troisième année de maternelle. Mais tout cela à l'époque m'était passé bien au–dessus, je ne compris que bien plus tard les raisons pour lesquelles on m'obligea à m'enfermer avec ce monsieur qui tenait à tout prix à me faire dessiner des chaises et compter des ballons. Je n'ai donc jamais souffert de cela.

Je finis donc tranquillement ma maternelle, appris sans aucun doute plein de choses intéressantes pendant la troisième année sans lesquelles je n'aurais bien entendu rien compris au programme du CP, et rentrai tranquillement à la grande école, celle qui fait peur aux enfants de maternelle, l'année suivante. Il est peut–être bon de préciser que mon père m'apprit les rudiments de la lecture justement pendant cette troisième année. J'entrai donc à l'école primaire avec déjà quelques connaissances en mathématiques et en français mais finalement comme beaucoup d'élèves.

Le primaire

Je ne me rappelle plus précisément de la chronologie des événements à cette époque, et étrangement on ne m'en a jamais trop parlé, mais une chose d'à peu près sûre, c'est qu'avant d'entrer au primaire, mon père et ma mère se séparèrent, et mon grand–père paternel mourut. C'est mon père qui obtint ma garde et nous décidâmes d'aller habiter chez ma grand–mère qui vivait désormais seule.

Ainsi, lors de ma rentrée au primaire, j'habitais chez ma grand–mère, chez qui j'habite encore aujourd'hui d'ailleurs (enfin, quand je ne suis pas à Paris). Il faut croire que la grande école ne m'effrayait pas autant que ça, je ne garde pas de souvenir particulier de ce grand jour où on allait enfin à l'école d'en face (la maternelle et le primaire étaient situés dans la même rue, une en face de l'autre). Il fallait probablement lire son nom sur les listes affichées devant chacune des portes, mais je n'en suis même pas certain.

J'allais donc au CP, faisais studieusement les devoirs sous l'œil attentif et impitoyable de ma grand–mère. Je réussissais plutôt bien, j'étais en fait systématiquement deuxième, mais pas toujours derrière la même personne. Sandra Soler, celle qui savait compter jusqu'à 67, et Sandra Sézalori s'échangeaient tour à tour la plus haute marche du podium. Toutefois la maîtresse, Madame Pageot, semblait croire que j'étais bien meilleur que ces deux filles : elle confia un jour à mon père et qu'elle avait pour projet de me faire passer directement en CE1 à la fin du second trimestre pour voir ce qu'il m'arriverait. Si je passais en CE2, ben tant mieux, sinon je redoublerais simplement le CE1. Soit. Cela se passa ainsi. Et ô miracle, au dernier classement de CP, le quatrième donc, je me retrouvai enfin premier, avec pour seul commentaire sur mon bulletin: « Enfin premier ! ».

Les vacances entre le CP et le CE1 ne durèrent donc que deux semaines, deux semaines pendant lesquelles j'étais plus ou moins censé rattraper tout le programme des deux premiers trimestres de CE1. La maîtresse du CE1, Madame Salsédo, donna des instructions : il fallait que je rattrape les quatre–vingt–dix–huit premières pages du cahier d'exercices de mathématiques et que j'apprenne les conjugaisons des verbes que l'on apprend à conjuguer aux CE1 aux temps auxquels on apprend à conjuguer au CE1 (enfin typiquement aimer au présent). Il a bêtement fallu que je tombe malade pendant ces vacances, rougeole ou varicelle, je ne me rappelle plus très bien. Mais la tâche fut quand même accomplie.

Au CE1, je me fis de nouveaux amis, en particulier un répondant au nom de Julien Raynaud. Sa principale caractéristique était d'être petit et beaucoup de mes camarades (moi y compris sans doute) aimaient à le lui faire remarquer. Toutefois, il n'avait vraiment pas l'air de le vivre mal... Quand j'arrivai au CE1, ce Julien était le deuxième de la classe juste derrière un certain Thomas Galewski. Il fut sans doute déçu de constater qu'à la fin du trimestre, et donc de l'année scolaire, je lui avais dérobé cette place. M'enfin, il ne m'en a jamais tenu rigueur.

Je rentrai donc l'année suivante au CE2, dans la classe de Monsieur Bertrand, qui plus est directeur de l'école. Ne pouvant s'affranchir totalement de ces deux fonctions, il sous–traitait une partie de ses cours à Mademoiselle Caporali qui enseignait à mi–temps dans notre école et le reste du temps dans un autre établissement alentour. L'année de CE2 fut très amusante. Je ne me rappelle plus précisément ce que nous autres élèves y apprirent, mais il fallait voir Monsieur Bertrand dessiner à la craie sur la figure des élèves quand ils connaissaient mal leur cours. C'est aussi cette année que je fis la connaissance d'Alexandre Amory, qui est sans doute resté mon meilleur ami pendant de longues années. Il paraîtrait qu'un de mes jeux favoris était alors de lui mordre l'oreille quand il avait le dos tourné. Cela ne me choque pas du tout mais je n'en ai vraiment aucun souvenir.

En tout cas, Alexandre et moi sommes rapidement devenus presque inséparables. Ma grand–mère me laissait sortir sans trop discuter, enfin la journée bien entendu. J'allais donc, une fois les devoirs finis, tous les soirs chez lui pour jouer au foot ou à la console. Il faut dire que ses parents sont restaurateurs, et qu'ils avaient une auberge à deux pas de chez moi, c'était donc très pratique de ce point de vue. Une seule règle: il fallait que je sois rentré pour 19h30, heure du repas. Mon père venait pratiquement tous les jours me chercher à l'auberge vers 19h45. Le soir, par contre, j'allais me coucher tôt, grand–mère oblige.

L'année de CE2 se termina sur les grands départs. Notre cher directeur partit à la retraire. Notre chère maîtresse suppléante alla continuer à enseigner à temps plein dans l'autre école. Tout cela se fêta comme il se doit.

Premier interlude

À côté de l'école, je continuais le judo et l'informatique. L'informatique me plaisait toujours bien... je m'amusais continuellement à programmer des jeux, aussi bizarres les uns que les autres, avec mes fameux joueurs bleu et vert, en Basic. Le judo me plaisait aussi mais me passionnait beaucoup moins, la ceinture qui est censée représenter le niveau changeait peu à peu de couleur mais assez lentement en fait.

Je voyais aussi assez régulièrement ma mère et mes grands–parents maternels. C'était par exemple ma mère qui venait me chercher tous les jours à l'école pour me raccompagner à la maison. Elle y restait et me surveillait en gros jusqu'à ce que quelqu'un d'autre arrive. Le week–end, j'allais voir mes grands–parents maternels. Mon grand–père (inutile de préciser, il ne m'en reste plus qu'un à ce stade) était quelqu'un que j'admirais beaucoup avec mes yeux d'enfant. L'été, par exemple, on allait souvent à la plage ensemble et il perdait tout son temps à jouer avec moi... il s'en amusait d'ailleurs autant que moi. Au mois d'août, je montais traditionnellement avec ces grands–parents à Cipières. Il s'agit d'un petit village à quarante kilomètres de Cannes où ils ont une maison. Cipières était en fait un peu ennuyeux. Certes la montagne, c'est joli, bien plus que la ville. Certes, il y fait beaucoup moins chaud... Mais je n'avais alors que peu d'amis. Faire des balades en forêt ou à la rivière, c'est bien, mais tous les jours et avec les grands–parents, ça lasse. Mais malgré tout ça, j'aimais beaucoup Cipières (et j'aime toujours beaucoup Cipières), j'y retournais chaque année avec plaisir, juste je trouvais souvent le mois long. Il y avait bien ma cousine, Solenne, qui montait nous rejoindre de temps en temps. J'avais bien un copain, Martial, qui venait lui aussi en vacances de temps en temps, mais cela ne suffisait pas.

À part ça, ma grand–mère maternelle tenait absolument à ce que je fasse de la musique, malgré mes incapacités flagrantes. Je fus donc inscrit au conservatoire de musique de Cannes où je commençai à apprendre le solfège. Je ne me rappelle plus du moment précis où cette décision fut prise, mais cela se passa bien avant le CE2, sans doute alors que j'étais encore en maternelle. Malgré deux échecs successifs à l'examen de première année de solfège, on ne se découragea pas, on décida même de me faire apprendre un instrument et je choisis le violon. Ces cours de violon devenaient rapidement un supplice en fait, personne ne voulait se résigner à croire que cela ne m'intéressait pas et que je n'y comprenais rien. M'enfin, cela passa, je crois même avoir passé l'examen de fin de première année du premier coup, je ne sais par quel miracle.

Le primaire: suite et fin

Me voilà donc au CM1, encore avec Alexandre, à nouveau avec Julien. La maîtresse est Madame Lacroix, très sérieuse, très formelle. C'est un très bon enseignant qui fait travailler ses élèves, ce point d'ailleurs ne plaisant pas à tous. Mais moi, cela me convenait parfaitement. Là encore, je ne me rappelle plus précisément tout le programme, juste quelques anecdotes qui m'ont marqué.

Pendant cette année, je suis tombé malade, sans doute une semaine, en tout cas pas beaucoup plus. Il s'agissait précisément de la semaine où l'on devait apprendre comme faire les divisions lorsque le diviseur a plusieurs chiffres... grand moment tant attendu de chacun. Ma grand–mère très consciencieuse était allée prévenir la maîtresse que je ne pouvais pas venir cette semaine pour cause de maladie, et lui avait demandé ce que nous étions censés apprendre afin que je puisse rattraper à la maison. Bon, c'est pas grave, les divisions lorsque le diviseur a plusieurs chiffres, je savais déjà faire. Que quoi ? Non, c'est pas vrai, et euh qu'est–ce que tu racontes ma mémée ? Enfin, l'histoire s'est bien finie, je ne sais plus comment, désolé. Je ne pense pas du tout que cela soit relié, mais je n'ai jamais aimé faire les divisions particulièrement parce que je faisais tout le temps des erreurs. Je décidai donc de programmer quelque chose en Basic qui poserait les divisions à ma place. Aussitôt dit, aussitôt fait. Et dire que la maîtresse avait du mal à comprendre comment je pouvais faire pour réussir systématiquement toutes mes divisions à la maison et les faire systématiquement fausses en contrôle.

Une autre fois, un problème de mathématiques (je ne me souviens plus du tout de l'énoncé) nous avait été posé en contrôle et tout le monde s'était planté... enfin presque tout le monde, je devais m'être planté mais bien moins que les autres. Et alors qu'elle rendait les copies, alors que j'étais assez fier de voir que j'avais largement battu toute la classe, notre chère maîtresse nous dit comme une fleur que devant la catastrophe générale, elle n'allait pas compter ce contrôle dans la moyenne. Je lui en ai voulu longtemps... mais elle avait raison bien sûr. Je lui en ai voulu car depuis le début de l'année j'étais systématiquement deuxième et me faisais battre systématiquement par la même personne, Aline Copin. Ce trimestre, j'arrivai encore deuxième. Ce trimestre, si ce devoir avait été compté, je serais arrivé premier.

Finalement, je continuais encore le violon, plutôt pour faire plaisir à mes grands parents qui continuaient à voir en moi un grand mélomane. Et un jour, qui croisai–je dans les couloirs du conservatoire ? Madame Lacroix, elle venait faire inscrire sa fille. Là encore, j'ai mis du temps à m'en remettre... j'ai sans doute crû à un complot :-)

Le CM2 fut une année de repos. C'était Monsieur Cabrol qui nous faisait cours, et autres activités. Cette année par exemple, nous allâmes plusieurs fois dans l'Estérel pour se convaincre de la beauté des roches rouges de l'Estérel, nous allâmes une fois aux îles de Lérins pour apprendre à faire de l'optimiste (j'ai d'ailleurs réussi à chavirer sur un optimiste, ce qui est très fort, m'a–t–on dit). Notre maître avait une façon particulière de distribuer les notes. On avait droita aux contrôles bien entendu, il les corrigeait évidemment, mais inscrivait sur le bulletin une note un peu au hasard correspondant beaucoup plus à une appréciation générale qu'à la moyenne des notes que nous avions obtenues (ce qui est loin d'être une mauvaise idée). La veille ou l'avant–veille des vacances, il nous distribuait les bulletins et nous laissait faire les moyennes en guise d'exercice de mathématiques, moyennes qu'il ne vérifiait par ailleurs pas. J'étais bien entendu requis par chacun pour calculer les moyennes, cela me plaisait bien.

Le collège

La sixième

J'entrai donc finalement en sixième... On hésita beaucoup pour savoir si je devais aller au collège Les Mûriers proche de la maison ou à un autre collège peut–être plus fréquentable, comme Stanislas. Il faut dire que la plupart de mes cousins n'ont pas été très satisfaits de leur scolarité aux Mûriers, mais cela n'aurait pas été facile de m'emmener à Cannes et de venir me chercher tous les jours. Finalement, Alexandre allait aux Mûriers, et j'avais plutôt envie de le suivre.

Je rentrai donc aux Mûriers. Magiquement les maîtres se changeaient en professeurs. D'un seul coup, il nous fallait plein de maîtres (pardon de professeurs) pour nous enseigner tout ce qu'on devait savoir. D'un seul coup, il devenait impensable d'enseigner l'histoire dans la même salle que les mathématiques. Toute une nouvelle philosophie qui me troublait un peu au début mais à laquelle je me suis rapidement fait.

Les études commençant à devenir sérieuses, disait–on, on décida qu'il valait mieux que j'abandonne le judo et le violon. Cela n'était en fait pas pour me déplaire, le judo commençait un peu à me lasser et le violon ne m'avait, comme je l'ai déjà dit, jamais emballé. En sixième, je me retrouvais dans la même classe qu'Alexandre, bonne nouvelle. Je ne vais pas donner la liste de tous mes professeurs, j'aurais sans doute la mauvaise surprise de constater d'importants trous de mémoire impardonnables. Certains, cependant, me laissent un souvenir particulier et notamment Monsieur Rouvier, Christian (mais je n'ai appris son prénom que bien plus tard). Il enseignait les mathématiques, mais aussi un peu la physique et c'est en physique que j'eus la chance de l'avoir en sixième. Je faisais partie de la dernière fournée d'élèves à commencer la physique et les sciences naturelles en sixième, une chance a posteriori. Je ne saurais décrire ce qui m'a particulièrement plu chez Monsieur Rouvier. C'était un bon professeur qui aimait les maths évidemment, mais je ne pense pas encore aujourd'hui que ce soit cela qui m'ait emballé à l'époque.

Je ne pense pas avoir encore suffisamment insisté sur ce point, mais bien évidemment la matière que je préférais à l'école était de loin les mathématiques. Mon père de temps en temps s'amusait à m'expliquer des choses que l'on n'apprenait pas explicitement à l'école, et c'est ainsi que je connaissais par exemple l'algorithme d'Euclide pour calculer le Pgcd de deux entiers, ou que je savais développer (a+b)^2 ou calculer la somme des entiers de 1 à n avec une formule explicite, mais mes connaissances étaient très ponctuelles et loin d'être organisées et je n'avais aucune d'idée de ce qu'étaient réellement les mathématiques (je n'ai d'ailleurs toujours aucune idée de ce que sont réellement les mathématiques, mais désormais j'en suis beaucoup plus conscient). Mais les mathématiques me plaisaient : bien sûr j'y réussissais bien à l'école mais à côté de cela, je m'amusais à faire certains calculs par amusement et parfois à poser des questions délicates pour des professeurs de collège.

Monsieur Rouvier, sûrement plus que mes autres professeurs de mathématiques de sixième (j'ai eu trois professeurs différents de mathématiques la même année), avait bien remarqué tout cela. Il me proposa de participer au concours Kangourou. Cela coûtait dix francs, je m'y inscrivis donc avec le plus grand plaisir. Les énoncés étaient amusants mais je n'ai pas réalisé une performance extraordinaire. Bien sûr, j'ai été le premier du collège :-) et j'ai même gagné un joli livre, ce qui suffisait à donner une très grande part de fierté à mes parents et grands–parents, mais je crois toujours que l'« on » attendait en fait mieux de moi... en tout cas, personnellement j'attendais mieux de moi.

Au niveau purement scolaire, l'année se déroula très bien... Je crois que je fus premier tout au long de l'année sans trop de problèmes. Juste derrière moi, Alexandra Marcellin et Alexandre se disputaient la deuxième place. Alexandre n'était jamais content de finir troisième, mais il s'en remettait très rapidement. On recevait alors les bulletins de notes par la poste, et je garde un souvenir marqué des longues conversations que j'avais alors au téléphone avec Alexandre où j'écoutais tour à tour les commentaires des professeurs écrits sur le bulletin puis les commentaires d'Alexandre à propos de ces commentaires. Bien sûr, il n'était pas le seul à parler, moi aussi je racontais plein de choses. Quand sa mère commençait à juger que l'on se parlait depuis trop longtemps, que le téléphone ce n'est pas spécialement donné, ben j'allais chez lui (il habitait à deux cents mètres de chez moi, rappelons–le) pour finir la discussion.

Cette année de sixième a été finalement marquée par un dernier événement majeur. La professeur de sport, Madame Marconnet (je vous laisse trouver tout seul la blague débile que l'on peut faire à son sujet), nous avait demandé de rédiger un exposé sur le handball. Il fallait donc aller au CDI faire des recherches. Comme à deux c'est bien plus convivial, j'y allais donc avec Alexandre. Pendant que j'étais en train de lire un truc sur la taille officielle d'un terrain de hand, il tomba sur les gestes officiels de l'arbitre. Bon, très bien, le seul problème, c'est que les gestes officiels de l'arbitre, c'est quelque chose d'original et que donc je ne devais pas en jouir sous prétexte que c'est lui qui avait trouvé le livre. Cela me semblait totalement aberrant comme raisonnement mais il était têtu le bougre et ne voulait pas que je photocopie la page en question pour moi. J'étais encore plus têtu que lui... le lendemain, je suis allé à l'école une heure plus tôt justement pour photocopier cette page. Bien sûr, il l'a appris (je n'avais rien fait pour le cacher d'ailleurs), bien sûr, ça ne lui a pas plu, bien sûr nous sommes restés fachés pendant presque un mois à cause de ça... Je ne l'ai pas vécu spécialement mal, mais pas spécialement bien non plus. Les réconciliations furent étranges également. Un jour que je rentrai de l'école, je passai devant la voiture de ses parents, et sa mère qui était au volant me demanda gentiment si je voulais me faire raccompagner. J'ai accepté et nous sommes redevenus amis tout de suite. Ma grand–mère d'ailleurs s'est beaucoup inquiétée à mon sujet le soir en question, elle se demandait où je pouvais bien traîner, moi qui rentrais désormais à l'heure depuis plus d'un mois :-)

La cinquième

Je n'ai pas de souvenirs très précis de mon année de cinquième. J'avais Madame Rouvier, donc la femme de Monsieur Rouvier, en mathématiques, mais rien de particulier à en dire il me semble. Peut–être le professeur de technologie, Monsieur Saadoun, mérite–t–il un petit paragraphe. Il n'était pas spécialement particulier, il était très gentil, il est même venu déjeuner plusieurs fois dans l'auberge d'Alexandre. On l'avait surnommé « Bande de cons » parce qu'il était très familier avec les élèves.

Et à la fin de la cinquième, on passe en quatrième, et en quatrième il faut choisir une nouvelle langue, il faut choisir si l'on veut faire du latin. Pour la nouvelle langue, c'est mon père qui choisit à ma place. L'allemand, c'était le mieux... d'une part, parce qu'il savait déjà un peu le parler et d'autre part, parce que c'était mieux(tm) selon lui. Pour le latin, je n'avais pas trop envie d'en faire, mais la professeur de français trouvait cela tout à fait anormal. Comment, moi, un élève aussi doué en mathématiques, veux forcément faire du latin... et puis comme ça j'allais apprendre plein de trucs qui pourront me resservir en français et tout et tout... et puis et puis, c'était quand même elle la professeur de latin. Je n'étais pas convaincu, mais soit j'ai accepté. Je ferais du latin en quatrième.

Il est peut–être nécessaire de faire une présentation rapide de Madame Calassi, la professeur de français que je viens de mentionner. Elle avait un style assez particulier. Pour la grammaire, elle nous faisait apprendre par cœur chaque semaine, un petit texte de quelques lignes regroupant une ou plusieurs règles importantes. Elle faisait ensuite réciter à plusieurs élèves ledit texte. Si ceux–ci n'étaient pas capables de le dire mot pour mot, ils recevaient une heure de colle... Je ne vous raconte pas le nombre d'heures de colle qui ont été distribuées dans ce cours. M'enfin malgré tout cela, elle enseignait plutôt bien et était même sympathique.

Mais qu'est–ce que j'apprends pendant les vacances ? Madame Calassi, qui m'avait plus ou moins convaincu de faire du latin, quitte notre collège et donc n'enseignera pas le latin l'an prochain. Mais euh... du coup, j'ai téléphoné à l'école pour leur dire que j'avais changé d'avis, que finalement je ne voulais plus faire de latin. Aucun problème. Cool.

La quatrième

En quatrième, de nouvelles têtes apparurent et d'anciennes réapparurent. Je retrouvais en particulier Julien et faisais la connaissance de Thomas Davin et de Miski Hadjira, élève réputé du collège. Alexandre restait un an de plus avec moi. Je retrouvais également Monsieur Rouvier, désigné comme notre professeur de physique (mais quand l'aurais–je en mathématiques cet homme ?). Le programme de maths devenait un peu plus intéressant, on commençait à résoudre des équations, à calculer avec des x et des y. Cela me plaisait bien, cela me plaisait sans doute au point que je m'amusais fréquemment à développer des expressions pour le plaisir. Je fus émerveillé en me rendant compte qu'une expression compliquée avec plein de variables pouvait valoir toujours 42 quelles que soient les valeurs que l'on donne aux variables. (Je sais, il m'en fallait peu :-).

Un jour, en permanence, n'ayant rien à faire, je décidai de développer (a+b)^3 pour voir s'il existait une jolie formule comme pour la puissance 2. Je trouvai quelque chose de relativement satisfaisant et je continuai avec (a+b)^4, (a+b)^5, etc. Je ne sais plus jusqu'à combien j'ai pu aller... En rentrant chez moi, je me décidai à trouver une formule générale. Je programmai quelques vagues lignes de code qui étaient censées faire de nombreux tests et de nombreuses vérifications, et c'est ainsi que je parvins à trouver (sans démonstration, hein !) la fameuse formule du binôme de Newton. Je ne me rappelle plus en avoir parlé au professeur de mathématiques, sans doute aurais–je été tout triste de savoir que c'était déjà connu.

Cette année, ma grand–mère hébergea mon cousin Franck. Voulant suivre des études de pâtisserie et pour cela se rapporcher de Cannes, il avait trouvé un bon compromis en venant vivre à la maison. Je n'ai pas particulièrement été marqué par son passage en réalité. Je me rappelle simplement que c'est lui qui m'apprit que pour faire de bonnes crêpes, il ne fallait pas hésiter à mettre beaucoup d'œufs. Je me rappelle aussi qu'il tenait inlassablement à jouer tous les soirs à Street Fighter II alors que je le battais continuellement. J'étais bien soulagé du coup quand les autres cousins venaient à la maison rendre visite à la grand–mère, ils pouvaient jouer à ce jeu débile entre–eux et en me laissant tranquille.

L'année de quatrième a été encore marquée par un autre événement. Il s'agit de l'arrivée d'Élisabeth, une cousine d'Alexandre, à l'auberge donc. Elle devait avoir deux ans de plus qu'Alexandre (donc trois ans de plus que moi) et allait au même collège que nous dans une classe de troisième. Il est arrivé de temps en temps qu'elle me demande de l'aide pour ses devoirs de mathématiques, et après coup je lui en suis fort reconnaissant car cela m'a permis de découvrir plein de choses intéressantes du programme de troisième. À la fin de l'année scolaire, je lui demandai de me rapporter l'énoncé de l'épreuve de maths de brevet et je m'attelai à la tâche. Il me manquait certes quelques notions, mais je crois que j'avais réussi à répondre à toutes les questions (peut–être pas toujours de la façon attendue) sans dépasser le temps imparti... comme quoi, le brevet c'est facile :-). En tout cas, c'est ce que j'ai pensé.

La troisième

Quelques bouleversements en troisième, il faut l'avouer. Tout d'abord, je n'étais plus dans la même classe qu'Alexandre, comment allais–je survivre à cela ? En fait, je ne l'ai pas mal vécu, on se voyait tout aussi régulièrement, c'est–à–dire en gros tous les soirs après les cours. Cela par contre m'a donné l'occasion de me rapprocher d'autres gens, en particulier de Julien et Miski.

J'avais enfin Monsieur Rouvier en mathématiques. Ça devait être la première année d'ailleurs que j'ai commencé à faire des mathématiques par moi–même. Je ne saurais dire pourquoi, je m'étais passionné en particulier pour les relations métriques dans le triangle. Je m'étais amusé à trouver des formules pour calculer la longueur des hauteurs, des bissectrices, des médianes, la mesure des angles en fonction soit des longueurs des côtés, soit des longueurs de quelques côtés et des mesures de quelques angles. J'avais en particulier retrouvé tout seul la fameuse formule d'Al–Kashi. J'avais établi également toute une collection d'autres formules aussi antipathiques qu'inutiles, mais je les contemplais alors, les notais soigneusement dans un cahier et les faisait lire de temps à autre à mon cher professeur de mathématiques. Dans ce même cahier, apparaissaient aussi à divers endroits des formules de trigonométrie, certes justes mais affreusement compliquées. Je tenais en effet absolument à travailler sur des triangles dont les longueurs de base étaient plutôt 10 ou 15 que 1. C'est ainsi que j'obtins par exemple une formule pour sin(a+b) faisant intervenir des constantes totalement farfelues.

Cette année–là, je ne m'intéressais pas simplement aux triangles. J'avais découvert, je ne sais plus par quel miracle, les dérivées. Je ne connaissais rien à la théorie, je savais simplement qu'il existait des formules magiques permettant de déterminer à coup sûr le sens de variation d'une fonction. C'était épatant, tellement épatant que je m'amusais comme ça à calculer les dérivées de nombreuses fonctions qui me tombaient sous la main. Je découvrais aussi, de façon totalement indépendante, la fonction exponentielle, ou plutôt devrais–je dire les fonctions exponentielles, enfin celles de la forme a^x, mais je n'arrivais pas à comprendre pourquoi ce nombre e pouvait avoir une telle importance. La seule propriété que je pouvais lui donner à l'époque était qu'il avait l'air de correspondre précisément au x maximisant la fonction x^(1/x).

À Noël sans doute de mon année de troisième, on m'offrit ma première calculatrice graphique. Quel bonheur pour vérifier ce que prédit la théorie de la dérivation. Je cherchais aussi à approcher les fonctions classiques comme les fonctions trigonométriques par des polynômes, mais je ne cherchais pas des approximations locales mais plutôt des globales. C'est ainsi que je déterminai un polynôme du troisième degré, avec des coefficients pour le moins étranges, qui était assez proche de la fonction sinus sur un certain intervalle, sans doute [0,pi/2]. L'étape suivante était bien évidemment d'inverser cette interpolation pour obtenir une expression du fameux et mystérieux sin^(-1) qui traîne sur toutes les calculatrices. Mais cela demandait à résoudre une équation de degré 3, ce que je ne savais pas faire. Je connaissais les formules, et savais même les prouver, pour le degré 2, mais la méthode ne se généralisait pas, en tout cas pas suffisamment simplement pour moi. Je cherchais quand même une façon de parvenir au résultat mais je butais inlassablement. Je demandai à Monsieur Rouvier ce qu'il en pensait mais il ne savait pas faire lui non plus s'il n'y avait pas de racines évidentes. Mais un jour, mon père trouva la solution dans une quelconque encyclopédie qui traînait à la maison. J'étais tout joyeux et appris par cœur les méthodes pour résoudre les équations de degré 3 et 4. Je me les rappelle encore aujourd'hui, c'est dire...

C'est également cette année–là que je redécouvris tout seul les joies de l'intégration. Il faut dire que je n'avais pas du tout fait le rapport avec les dérivées, ma méthode consistait à calculer exactement des sommes affreuses puis à regarder comment cela se simplifiait quand certaines quantités grandissaient abondamment. Je retrouvai ainsi la formule donnant le volume d'une sphère. Je trouvai aussi une formule analogue pour la surface d'une telle sphère, mais ma formule ne correspondait pas à la formule que l'on m'avait fait apprendre par le passé. J'ai remué ciel et terre pour que l'on m'explique mon erreur, ou que l'on reconnaisse que la formule que l'on utilise depuis si longtemps est en fait fausse. Mais personne n'a alors su me donner une réponse satisfaisante. Je n'ai compris mon erreur que bien plus tard et je ne sais plus à ce jour en quoi elle résidait.

À côté de cela, mon année de troisième se passa très bien. Peut–être faut–il signaler un changement assez radical à ce moment dans mon niveau (en tout cas mes notes) en anglais. Je ne sais pas trop à quoi cela était dû, mais j'ai survécu et même un peu remonté la pente.

Deuxième interlude

Mais après la troisième venait la seconde, et la seconde, il n'y a rien à faire, ce n'était plus au collège. Il fallait donc que j'aille au lycée, au centre ville forcément, à environ cinq kilomètres de chez moi. Mais d'abord quel lycée choisir ? Il y avait principalement le lycée Bristol et le lycée Carnot. Ma cousine Cécile me conseilla vivement d'aller à Carnot. Mais cela ne m'enchantait guère. Déjà il aurait fallu prendre deux bus au lieu d'un seul, et puis le lycée Carnot avait une ambiance plus littéraire que scientifique, ce qui n'aurait sans doute pas été gênant certes mais bon. Mais ce n'était pas fini. Alexandre, à cet époque, était un passionné de jeux vidéo comme beaucoup de jeunes (j'aimais bien ça aussi d'ailleurs mais sûrement pas autant que lui). Il rêvait de faire plus tard testeur de jeux vidéo, mais pour cela connaître le japonais est un atout non négligeable et le japonais, on ne l'enseignait ni à Bristol, ni à Carnot. Il avait donc dans l'idée d'aller à Jules Ferry où justement cette matière était enseignée. Je n'avais rien contre le suivre en fait, bien que cela m'aurait encore obligé à prendre deux bus le matin et le soir.

Mais finalement la décision a été facile à prendre. Alexandre pour une raison qui m'échappe décida finalement de ne pas aller à Jules Ferry, mais plutôt à Bristol. Par ailleurs, le collège avait pour habitude d'orienter tous ses élèves vers le lycée Bristol. Ainsi, il n'y avait pratiquement aucune démarche à faire pour s'y inscrire, alors qu'aller à Carnot demandait un peu plus de travail. Tout cela, et aussi le fait qu'ainsi je n'allais pas laisser la plupart de mes copains, m'a finalement convaincu qu'aller à Bristol était un bon compromis.

Il est peut–être nécessaire de parler un peu des vacances. Pendant toutes ces années, je restais toujours à Cannes le mois de juillet. Je restais grosso modo la moitié du temps chez moi et l'autre moitié chez mes grands parents maternels. Ces derniers m'amenaient fréquemment à la plage où mon grand–père devait s'amuser autant que moi. Lorsque j'étais à la maison, j'allais voir Alexandre, on jouait en général soit au foot au parc d'à côté, soit à des jeux vidéo dans sa chambre.

Pendant le mois d'août, je montais à Cipières, souvent avec ma cousine Solenne. Mais comme je l'ai déjà dit, Cipières c'était très bien mais aussi souvent très long sur la fin, surtout depuis que Martial avait déménagé et que Solenne montait malgré tout moins souvent. À Cipières, mes grands–parents avaient (ont toujours d'ailleurs) pour amie Madame Funel qu'ils connaissaient en fait depuis pas mal de temps. Elle fait partie des gens qui habitent toute l'année dans ce petit village et attend assez souvent impatiemment l'été pour voir arriver un peu de monde nouveau. Ma grand–mère avait pour habitude de retrouver Madame Funel le soir, juste après le dîner, sur le banc pour discuter, passer un moment. Il arrivait de temps en temps que j'aille embêter ces dames.Un jour, Madame Funel décida d'amener sur le banc, son petit–fils, Laurent Funel, qui devait avoir trois ans à l'époque, dix ans de moins que moi en gros. Il resta donc sagement avec nous, je ne sais plus du tout ce qu'il nous raconta, mais ce n'est pas important. Je me rappelle par contre qu'il parlait plutôt bien pour son âge, il utilisait cependant systématiquement « parce que » à la place de « pourquoi », ce qui peut être très troublant au début. Une chose plus importante est que ce Laurent me trouva fort sympathique et donc décida de revenir plus souvent sur le banc le soir, en fait tous les jours. Bien sûr, du coup j'y venais plus régulièrement aussi et pendant que les dames discutaient, je jouais avec Laurent. C'est sans doute moi qui lui appris les règles du cache–cache...

Je suis sûr que ma grand–mère n'a véritablement jamais compris cela mais j'aimais beaucoup, et j'aime d'ailleurs toujours beaucoup, ce petit Laurent. Mais sûrement pas autant qu'il ne m'aimait. Il me portait une admiration et un amour assez extraordinaires. Je sais qu'il était tout petit, que j'étais un grand en comparaison et que souvent les enfants de cet âge admirent les adultes, mais quand même. Un autre point important est que depuis que Laurent était là, je m'ennuyais beaucoup moins à Cipières. Certes, je passais la plupart de mes journées à jouer à des jeux de son âge, mais cela était en fait loin de me déplaire.

Le lycée

La seconde

Je rentrai donc au lycée Bristol. Bristol était un ancien hôtel qui avait été transformé en lycée, l'architecture n'était pas tout à fait celle d'un lycée mais ce n'était vraiment pas grave. Il y avait toutefois un nouveau bâtiment, beaucoup plus récent, construit bien après la reconversion de la bâtisse qui se distinguait par le fait énormément du bâtiment principal. Il faut peut–être finalement noter que le lycée était bâti sur une côte. Ainsi il y avait facilement une dizaine de mètres de dénivelé entre le portail d'entrée et la porte du batiment principal. Mais tout cela n'était guère gênant.

Je me retrouvai en classe avec Julien. Je retrouvai également d'autres personnes que je n'ai pas encore présentées. Il s'agissait principalement d'Hervé Bernardin, que je connaissais depuis la quatrième. Alexandre n'était quant à lui pas dans ma classe. Je ne l'ai pas mentionné mais j'avais décidé de suivre l'option TSA, Technologie des Systèmes Automatisés. Le professeur de TSA était Monsieur Antoine Cara, que je surnommai rapidement Monsieur TSA, ayant des difficultés à me rappeler son nom en début d'année. Il se trouvait que Monsieur TSA était un bon ami de Monsieur Rouvier.

La seconde a été pour moi mon année de folie. Je ne vais pas raconter précisément tous les malheurs que j'ai pu faire subir aux divers professeurs, juste une anecdote disons. Notre professeur de français s'appelait Monsieur Baudot et un jour, particulièrement fier de moi, je déclarai sans vergogne en plein milieu d'un cours: « Monsieur, beau dos mais gros ventre » (et c'est vrai qu'il n'était pas si maigre :-). Je ne sais plus comment il a réagi, sans doute a–t–il ri un peu jaune mais sans doute également ne m'en–a–t–il pas voulu. Il faut dire que malgré mon comportement, j'étais plutôt bien aimé du professorat. Je n'avais par exemple jamais de remarques désobligeantes, que pourtant j'aurais méritées, sur les bulletins. Ça tombait bien, je ne sais pas trop ce que j'aurais pu répondre à ma grand–mère. Enfin, l'année se passa ainsi.

Pendant l'année de seconde, je voyais beaucoup moins Alexandre qu'auparavant. Je fréquentais en fait les élèves de ma classe, typiquement Julien, Miski et plus particulièrement Hervé. C'est ce dernier, alors fan de Nirvana (oui, c'était à la mode, Kurt Cobain venait plus ou moins de se suicider), qui m'a fait découvrir leur musique. J'allais assez régulièrement chez lui, simplement pour lui rendre visite. Toute sa petite famille, c'est–à–dire ses parents, sa sœur et ses deux frères, me trouvaient sympathique et m'appréciaient. Je me sentais bien à l'aise en leur compagnie et aimais discuter avec chacun d'eux.

Il y avait en outre dans ma seconde un élève, Jocelyn Rapp, qui se disait passionné par les mathématiques. Et effectivement, il aimait ça, il avait entendu parler de dérivées ou d'intégrales, et se vantait de connaître tous ces mots barbares. C'est Hervé qui me le présenta et la première chose que Jocelyn fit fut de me mettre au défi de parler de quelque chose en mathématiques qu'il ne connaissait pas. Je lui demandai donc de me démontrer l'irrationalité de sqrt(2), exercice sur lequel il sécha lamentablement. En fait, Jocelyn ne connaissait réellement que peu de choses en mathématiques. Il avait déjà entendu parler vaguement des dérivées et des intégrales mais cela n'allait guère plus loin. Il n'était pas à l'aise non plus pour les exercices que l'on faisait en cours. Mais il aimait parler de mathématiques. Tout au long de l'année, je lui expliquai donc la façon de résoudre les équations de degré 2, 3 et 4, la formule du binôme, les quelques choses que je connaissais à propos des nombres complexes, de la dérivation, de l'intégration, des fonctions logarithme et exponentielle. Il était aux anges, moi aussi.

Depuis toutes ces années, je continuais à passer inlassablement le concours Kangourou. Mes résultats s'amélioraient d'années en années sans toutefois devenir extraordinaires. En seconde toutefois, je terminai trente–troisième au classement général et... deuxième de mon lycée, le premier était un certain Christophe Besch que je connaissais bien et qui avait copié sur moi ! Je ne sais pas si le Kangourou s'appauvrissait d'années en années mais le cadeau que je reçus cette année–là était bien moins beau que le livre que j'avais gagné jadis alors que je n'étais qu'environ millième. Malgré tout, j'étais assez fier de moi.

Tout allait encore bien pour moi au niveau des études mais ce n'était vraisemblablement plus le cas ni pour Julien, ni pour Hervé. Tous deux redoublèrent leur année de seconde, et donc n'allaient plus être avec moi l'année suivante. Bon.

La première

La première fut une année exceptionnelle par bien des aspects. Tout d'abord je retrouvai enfin Alexandre. D'autre part il y avait beaucoup trop d'élèves dans notre lycée pour tenir dans une seule première S, il fallut donc en faire deux. Mais pour des raisons d'économie, on décida de mettre dix–sept élèves dans l'une d'elles, ce qui permettait de ne pas séparer la classe pour les TP de physique et de biologie, et le reste dans l'autre. Je me retrouvai dans la petite classe, celle avec dix–sept élèves. Il s'agissait d'une classe particulièrement brillante, avec notamment Gaétane Voiland, Sandrine Gillet, Jérôme Klingler, Marie–Claire Nantes, et d'autres. Je retrouvai également Thomas que j'ai déjà mentionné, mais aussi Vincent Meillet que je connaissais plus ou moins bien depuis le primaire.

Je garde un souvenir particulier du cours de mathématiques. Notre professeur était Madame Isabelle Mourard, que j'appréciais beaucoup. Rien que le premier cours était sans doute déjà très remarquable. Madame Mourard avait décidé de nous faire faire quelques exercices sur les vecteurs pour juger notre niveau. Elle en donna donc un, et au bout d'un moment demanda quel élève désirait le corriger au tableau. Je me désignai volontaire et allai donc remplir cette tâche. Puis vint un deuxième exercice. Faute de volontaires, j'allai corriger celui–ci aussi et je proposai trois méthodes différentes pour le faire. Un élève un peu exaspéré me demanda combien de temps je mettrais à tomber si je me jetais par la fenêtre. Je répondis alors que soumis simplement à mon poids, mon accélération serait constante, qu'il n'était plus difficile d'en déduire par simple intégration ma vitesse puis ma position à tout instant. Il suffirait alors de résoudre une bête équation de degré 2 pour avoir la réponse. Il fut sans doute satisfait de ma réponse, en tout cas il n'y trouva rien à redire.

En outre, ma relation avec Madame Mourard était rapidement devenue très familière. Il était fréquent par exemple que je me lève au milieu d'un cours pendant que les autres cherchaient un exercice et que j'aille la voir à son bureau pour poser une question ou simplement pour discuter. Il était aussi fréquent que je commente, de façon plus ou moins drôle, nombreuses de ses remarques. Il est arrivé que je demande explicitement l'autorisation de sécher un cours en particulier en prétextant simplement avoir envie de faire autre chose. Cette autorisation me fut d'ailleurs accordée. Une dernière fois, alors que j'avais terminé le contrôle bien avant la fin du temps accordé, j'allai rendre ma copie et décidai de passer la fin de l'heure à discuter. Je tombai alors par hasard sur la correction dudit contrôle que je commençai à feuilleter. Oups, j'avais écrit une grosse connerie à un endroit... Je lui demandai donc si elle ne voulait pas corriger mes énormités, elle le fit.

Je passai encore le concours Kangourou cette année pour arriver, si ma mémoire est bonne, septième de France. Je ne gagnai pas grand chose pour cela, un T–shirt et un livre d'annales du concours général. C'est d'ailleurs ainsi que j'appris l'existence du concours général et me décidai à le passer l'année suivante.

Je continuai soi–disant l'option TSA, mais cela devait être une illusion. On ne faisait strictement plus rien en cours, à part reconfigurer systématiquement les ordinateurs toutes les semaines, et construire quelques vagues choses dans l'espoir d'aménager un peu mieux la salle de cours. Toutefois, continuer cette option s'est avéré être une bonne chose. Le bac français était à la fin de l'année, et bien que loin d'être irrécupérable, je n'étais pas spécialement brillant dans cette matière. La femme de Monsieur TSA, Madame TSA naturellement, était professeur de français à ses heures, et donc il m'a été proposé d'aller suivre des petits cours chez lui pour voir ce qu'il en était. J'acceptai volontiers. En fait, je n'y allais pas souvent, tout au plus trois fois dans l'année je pense. Mais c'est ainsi que j'acquis une certitude: choisir quoiqu'il advienne le sujet 1. Point très important que je n'ai jamais regretté par la suite. La veille de l'oral, j'allai une dernière fois voir Madame TSA pour faire un ultime entraînement. Grand bien m'en fasse, le lendemain je tombai exactement sur le même extrait du même texte. C'est ainsi que j'eus 14 à l'écrit et 16 à l'oral en français un peu miraculeusement.

En première, on décida aussi de m'acheter un cyclo–moteur, c'était bien plus pratique que le bus. Et effectivement, ça l'était. Mais quel modèle de cyclo fallait–il prendre ? Voilà, toute une question. Je ne connaissais personnellement strictement rien à tout cela, donc j'avais laissé sous–entendre que n'importe quoi conviendrait. Mon grand–père nous fit un grand discours pour nous expliquer les avantages et les défauts de chacun des modèles et on m'acheta finalement un bête 103. Mais je n'ai pas eu de chance, je me le fis voler rapidement. L'assurance remboursa et on m'en acheta un autre, que je me fis également voler rapidement. Mais il ne fallait pas se laisser abattre ainsi. On décida de m'acheter un scooter muni d'une alarme. Bon rien ne me faisait plus plaisir, c'était bien plus confortable qu'un 103. Le scooter résista bien aux vols, mais pas aux accidents. J'en eus deux. Il aurait peut–être fallu en déduire que je n'étais pas fait pour les deux roues, mais non. Comme j'étais en tort pour le deuxième accident, l'assurance ne remboursait plus, et donc c'était plus embêtant, mais on ne se laissa pas abattre et on décida de me racheter un cyclo, un Club ce coup–ci. Celui–ci ne connut pas une fin prématurée. Grâce soit rendue au seigneur.

Finalement un dernier événement marqua mon année de première. Pierre Barberis, un élève de notre classe, accessoirement un très bon ami d'Alexandre, tomba gravement malade pendant de longs mois. Il fut atteint d'une méningite, sous sa forme la plus grave me semble–t–il. Il resta dans le coma quelque temps, mais s'en sortit finalement. Alexandre avait été mis au courant de l'histoire dès le début et m'en avait fait part immédiatement. Seulement pour une raison étrange, il ne voulait pas trop ébruiter cela, en particulier il ne voulait pas le dire aux autres élèves de la classe. Je n'avais rien contre le fait de garder le secret, bien que cela me paraîssait pour le moins absurde. Mais telle était sa volonté et il ne voulait pas changer d'avis. Un jour quand même, alors que Pierre était presque rétabli, il se décida à parler, ce qui augmenta d'ailleurs considérablement le nombre de visites à l'hôpital.

La terminale

En terminale, je me retrouvai dans la grande classe, celle qui ne comptait pas dix–sept élèves, on devait y être trente–cinq. Cela ne me dérangea finalement pas outre mesure. C'était l'année de la philosophie. Notre professeur, Monsieur Majri, était assez excentrique. Il tenait à voir en moi un grand philosophe, il se plaisait à lire à haute voix mes copies si extraordinaires à l'ensemble de la classe. Je me demandais ce que je pouvais écrire de si extraordinaire, mais pourquoi pas ? Il voulait également que je passe le concours général de philosophie, je n'étais vraiment pas motivé, j'ai refusé.

Je continuai la TSA, cours qui gardait le même esprit que l'année précédente: reconfigurer des machines, construire quelques gadgets pour aménager la salle. Un jour, Monsieur TSA me proposa de faire un cours d'informatique sur le Basic pour les secondes. J'acceptai volontiers, il ne me restait plus qu'à trouver un sujet un peu plus précis. Je décidai de présenter un programme, que je devais donc écrire, permettant de calculer le volume de l'aquarium connaissant la longueur, la largeur, la profondeur et l'épaisseur du verre. Bien sûr, cela n'était pas difficile mais je voulais d'autre part montrer l'importance de la programmation utilisant des appels de fonctions, et l'importance des librairies. Je décidai donc d'écrire une librairie se chargeant de la présentation: on pouvait afficher des boutons, des zones de saisie, se déplacer avec la souris ou des raccourcis–clavier et tout ce genre de choses. Je présentai donc tout cela, ma prestation fut pour le moins appréciée.

Au mois de mars, je passai les épreuves du concours général de mathématiques et de physique. Celles–ci se déroulaient au lycée Calmette à Nice, il fallait donc aller là–bas. Je réquisitionnai mon grand–père qui se fit un plaisir de m'accompagner deux matins d'affilée. Si mes souvenirs sont bons, je commençai par l'épreuve de physique. Elle était plus longue que difficile et m'appris beaucoup de choses. Bien que j'étais loin d'avoir tout fini, et même d'en avoir fait la moitié, j'étais assez confiant. L'épreuve de mathématiques, le lendemain, elle, était beaucoup plus courte mais beaucoup plus difficile. Je fis quelques questions par ci, par là, sûrement même un peu plus que cela. C'est à cette épreuve que je rencontrai pour la première fois Arthur Reutenauer, c'est lui qui me prêta alors son blanc et me permit ainsi de corriger un dernier calcul... Merci, Arthur ;-)

L'année continua son cours tranquillement, le bac approchant mais ne m'effrayant aucunement. Il fallait en outre choisir son orientation. J'allais faire les classes préparatoires, comme me le conseillait tout le monde. Maintenant, fallait–il que j'aille au lycée Masséna à Nice ou plutôt au centre international de Valbonne (CIV) à Sophia Antipolis ? Une des copines de classe d'une de mes cousines, qui avait fait prépa au CIV m'avait dit tout le bien que l'on puisse dire de cette école. Ma grand–mère n'était pas opposée à m'envoyer tout seul dans une grande ville comme Nice mais n'y était pas spécialement favorable non plus. Finalement, je ne pensais guère que la réputation d'un lycée pouvait jouer de façon déterminante sur mes études. Pour moi, les bons lycées sont bons justement parce qu'il recrutent les bons élèves, mais je ne comprenais pas pourquoi l'enseignement serait meilleur à tel un tel endroit. Bien sûr, le fait d'être entouré de personnes plus motivées et plus compétentes peut aider mais peut également décourager. Je demandai donc en premier vœu le CIV, où je fus accepté sans problème.

Un jour, je reçus un coup de téléphone d'un certain Monsieur Claude Deschamps. Il se présenta comme étant professeur de mathématiques à Louis–le–grand, me dit qu'apparemment je réussissais convenablement bien en mathématiques, et me demanda si j'étais intéressé pour aller représenter la France aux olympiades internationales de mathématiques qui se déroulaient cette année à Mar–del–Plata en Argentine. Il me décrivit ensuite longuement toutes les modalités nécessaires. Je ne savais trop que répondre, je lui dis simplement de me rappeler dans quelques jours, que je donnerais une réponse. J'en parlai plus ou moins autour de moi, à mes grands–parents, à Alexandre et Hervé, à mon professeur de mathématiques, Monsieur Christian Clavel. Ils n'étaient pas tous d'accord, mais la majorité me conseillait d'accepter cette invitation. Je décidai donc de l'accepter. Je reçus le lendemain de la confirmation une grosse enveloppe marron contenant quantité de cours et d'exercices de mathématiques pour me préparer au stage de préparation aux olympiades qui allait avoir lieu à Paris d'ici peu. D'ici là, il fallait que j'apprenne plus ou moins tout cela, que je me fasse un passeport, car je n'avais alors jamais mis les pieds à l'étranger et accessoirement que je passe le bac.

Je montai donc à Paris (oula vaste problème sur lequel je ne vais pas m'étendre) pour ce fameux stage. Les autres élèves étaient Charles–Antoine Louët (premier prix du concours général de mathématiques), Pierre Bois (deuxième accessit du concours général), Fabien Dunlop (troisième accessit du concours général), Raphaël Cote et Joseph Nanjudel. Notre but était de faire des maths, donc on faisait des maths sous le regard soucieux et sévère de Claude Deschamps, Johan Yebbou et Antoine Chambert–Loir. Ce stage était extraordinaire, c'était la première fois que je rencontrais des gens aussi forts, autant élèves que professeurs. C'est alors que j'appris que j'avais eu le premier accessit au concours général de mathématiques et le quatrième à celui de physique, j'appris également que j'allais rater la réception organisée à cette occasion par le rectorat de Nice... enfin, mes parents et grands–parents ont sans doute su me remplacer à merveille.

Une fois le stage terminé, je rentrai une semaine à la maison pour me reposer puis repartir pour l'Argentine. Le voyage fut mémorable. Bien sûr, le vol se faisait avec escales, une première à Madrid, une seconde à Buenos–Aires. Bien sûr, l'avion partant de Madrid avait du retard, deux heures de retard. Nous l'avons attendu. Évidemment, par le fait, nous arrivâmes deux heures en retard à Buenos–Aires. Mais l'avion que l'on devait alors prendre, lui, n'avait pas de retard et nous le ratâmes pour quelques minutes. Il y avait certes plein d'avions qui faisaient le même trajet dans la journée mais tous ceux–ci étaient réservés par les autres participants aux olympiades. Nous attendîmes quand même dans l'aéroport dans l'espoir de voir sept places se libérer (six pour les élèves et une pour Johan Yebbou qui nous accompagnait). Mais les places ne se libéraient pas si facilement. Au bout d'environ neuf heures, nous décidâmes de partir en bus ! Nous arrivâmes finalement à l'hôtel en plein milieu de la nuit, et allâmes dormir directement.

Mis à part ce petit hic, il n'y avait pas grand chose à reprocher à l'organisation. Les salles communes pour manger ou jouer ou accéder à des ordinateurs étaient grandes. La nourriture était bonne et variée. Un guide nous suivait pas à pas pour nous servir d'interprète, il y avait même des gens pour appuyer à notre place sur les boutons de l'ascenseur. Bon, nous n'allons pas parler des épreuves ni des résultats, c'est sans intérêt :-). Pendant ce stage, j'ai pu constater les talents de dessinateur de Pierre, qui nous dessina une sublime caricature du stage. Le voyage de retour, lui, se passa sans problème majeur, mis à part la perte de mon portefeuille et des quelques dollars qui traînaient au fond. Une fois de retour à Paris, je repris l'avion une dernière fois pour rentrer chez moi. Le mois du juillet était déjà passé, je montai à Cipières pour le mois d'août.

Les classes préparatoires

La sup

J'étais maintenant un grand, j'allais à l'école loin de la maison, je vivais tout seul en internat la semaine. Enfin quand je dis « loin de la maison », cela signifie en gros vingt kilomètres. Je faisais le trajet en cyclo (en Club pardon), cela durait une vingtaine de minutes. Quand je dis que je « vivais tout seul », il ne fait pas se leurrer, je rapportais quand même mon linge à laver à ma grand–mère chaque semaine, de gentilles femmes de ménage passaient quotidiennement dans les chambres, la belle vie quoi. Et c'est réellement vrai, l'internat était réellement plaisant. Aller discuter ou jouer aux cartes ou faire les devoirs avec les copains le soir est quelque chose de relativement exceptionnel.

Là, les têtes commençaient réellement à être nouvelles. En début d'année, je ne connaissais que deux personnes qui venaient de Bristol. Il s'agissait de Cédric Taillandier et de Fanny Boumard. Je fis rapidement la connaissance d'un de mes voisins, François Beretti, qui venait du lycée Calmette, celui où j'avais jadis passé le concours général. La rentrée était officiellement prévue tel jour à neuf heures le matin, mais cette information était sans doute mal passée étant donné que tous les élèves étaient présents à huit heures et ont attendu plus ou moins sagement une heure que quelqu'un arrive.

Les cours commencèrent pratiquement immédiatement, principalement des mathématiques et de la physique, tout pour plaire. Je n'avais plus l'habitude depuis longtemps de noter tout le cours mot pour mot sur ma feuille de papier, et ceci n'était pas pour plaire à Madame Joly, notre professeur de mathématiques. Dès le deuxième cours, elle me remonta les bretelles, me dit qu'elle pensait être plus à même que moi de savoir ce que je devais noter, et me pria de copier de tout ce qui était écrit au tableau. Je m'exécutai timidement. Elle eut sans doute l'agréable (?) surprise de me voir arriver premier au premier devoir surveillé. En me rendant ma copie, elle me dit que maintenant je devais être convaincu qu'en prenant le cours on réussissait mieux les devoirs. Très amusant comme phrase, je ne répondis pas.

Tout au long de ma sup, je suis resté premier en mathématiques, en physique et en sciences industrielles. Cela n'est pas tout à fait vrai, il est un devoir de physique où je terminai troisième. Cela choqua terriblement Madame Bonneau, notre professeur. Elle me fit refaire à la khôlle suivante l'exercice que j'avais totalement raté, pour être bien sûre que je savais effectivement le faire sans doute. Elle remit ce même exercice au devoir surveillé suivant, je n'eus pas l'audace de refaire encore une fois les mêmes erreurs. Lorsqu'elle rendit d'ailleurs ce devoir suivant, elle commença la distribution des copies par: « Bon, Caruso, premier comme d'habitude ». Glups. Cela fut le seul faux pas de mon année de sup :-).

Les devoirs de mathématiques, également, méritent un paragraphe. Habituellement, Madame Joly faisait un barème sur 25 et laissait la note tel quel. Seulement, au premier devoir par exemple, je suis arrivé à 22. Fallait–il simplement me mettre 20 (ça paraissait logique) ou remettre toutes les autres notes sur 20 ? Il semblerait qu'elle n'ait jamais trouvé de solution satisfaisante, en fait. Elle alternait entre ces deux–là, les devoirs impairs étaient ramenés sur 20 et j'avais systématiquement 20 aux devoirs pairs. Le plus amusant était que les appréciations suivaient: aux devoirs impairs, c'était typiquement « Très bien mais perfectible », aux devoirs pairs, c'était « Parfait », alors qu'a priori j'avais exactement la même note.

À mon entrée en classes préparatoires, je n'avais aucune idée de leur but, je ne voyais en elles qu'un moyen très plaisant de faire des mathématiques. J'appris rapidement que j'étais là pour passer des concours. On me détailla tous les concours qui s'offraient à moi. On prit soin d'insister sur les diverses écoles reposant sur les concours dit des ENSI et Archimède. On prit également soin de mentionner l'existence des Mines, des Écoles Centrale et de Polytechnique. L'école était très fière d'avoir fait rentrer quatre élèves à Polytechnique l'année précédente, une éternité que cela n'était plus arrivé. On mentionna aussi rapidement l'existence d'une école pour les fous appelée l'École Normale Supérieure. Il semblait même qu'il existât trois instances de celle école, une à Cachan, une à Lyon et finalement une à Paris. Étrangement, j'écoutai attentivement cette partie de la présentation et je décidai que j'irais à l'École Normale Supérieure, c'était à peu près le seul endroit où je pouvais continuer à faire des mathématiques.

Ma dernière khôlle de mathématiques de l'année se passa avec Madame Mondini, il s'agissait de la professeur de mathématiques des MP. À la fin de la khôlle, elle me demanda plus ou moins innocemment quelle école je visais. Je lui répondis comme une fleur que j'aimerais bien rentrer à l'École Normale Supérieure, à Paris. Elle ne devait pas entendre cela tous les jours, elle me regarda avec de grands yeux, me demanda de répéter plusieurs fois. Je n'hésitais pas à confirmer. Elle me demanda alors si je comptais rester au CIV qui n'avait même pas une petite MP*. Je lui répondis que oui, a priori, je n'avais rien fait pour partir. Dès lors, elle se décida à tout faire dans le but de me faire intégrer, je la remercie encore aujourd'hui vivement pour cela. Elle commença par exemple par m'envoyer des exercices par la poste pour ne pas que je m'ennuie pendant les vacances, quelle charmante attention ! Mais je vais décrire tout cela plus en détail dans la section suivante.

Avant de passer à cela, il faut peut–être mentionner que pendant mon année de sup (ou peut–être était–ce en terminale, en fait ?) je m'inscrivis dans une auto–école pour passer le permis de conduire. Mais celui–ci avançait à pas de nains, je ne pouvais rentrer chez moi que le week–end et l'auto–école, bien entendu, fermait le week–end. J'étais donc contraint à attendre les vacances pour prendre des leçons. Déjà qu'a priori, je n'étais pas spécialement doué pour la conduite, les interruptions de plus d'un mois n'étaient pas faites pour arranger les choses. J'obtins cependant le code assez facilement. Un fait notable est finalement que cette année, j'achetai un ordinateur portable... encore une idée de ma grand–mère, selon elle, il me servirait principalement lorsque je devrais aller à Paris. En fait, rien n'a été plus faux, il ne m'a jamais autant servi qu'en spé, les salles informatique de l'école remplaçant avantageusement tout portable que l'on ne peut même pas connecter.

Il ne reste donc plus qu'à parler des amis. Je continuai à voir, toujours avec autant d'assiduité, Hervé et Alexandre. Je ne me fis pas énormément d'amis en sup, tout au plus des copains, des connaissances. Mais cela ne me gêna guère, je n'avais pas besoin de cela pour être heureux... faire des mathématiques comme on les aime, c'est suffisant !

Pour la première fois, je décidai de travailler pendant les vacances. Mon père, qui travaillait dans l'entreprise « Cousu main » en tant que comptable, informaticien, gestionnaire, etc. me proposa de réécrire toute l'application informatique dans un langage me disait–on plus à la mode. Il s'agissait du Visual Basic. J'étais un peu hésitant, je ne connaissais pas du tout ce langage. Mon père ne s'en faisait pas pour ça, il était certain que j'apprendrais vite... et effectivement, j'appris vite. Je pense en fait qu'il n'y a rien de plus facile que le Visual Basic :-). Je commençai donc à réécrire l'application. On me confia un ordinateur (tout neuf) et un bureau. Personne parmi les gens qui n'étaient pas parti en vacances ne se souciait de moi, j'aurais pu sans problème jouer au démineur toute la journée mais j'étais consciencieux et je travaillais. À la fin des deux longs mois d'été, j'avais réécrit toute la partie « gestion » de l'application, du paramétrage à la facturation, de la saisie des clients à l'impression des calendriers. J'avais même inséré ça et là quelques améliorations bien utiles. Je n'avais par contre pas eu le temps de réécrire la partie « comptabilité », puis de toute façon je l'aurais sans doute mal fait étant donné que je ne connaissais rien à la comptabilité.

Pendant ces deux mois, je profitais quand même des week–ends pour partir à Cipières, aller rendre visite à Laurent, faire un tour dans la montagne ou à la rivière, respirer l'air pur. Je pouvais désormais, et déjà depuis quelques années, me déplacer en cyclo comme je l'entendais.

La spé

Je me retrouvai finalement en spé dans la classe de MP (eh oui, il n'y avait toujours pas de MP*). Madame Mondini était mon professeur de mathématiques, Monsieur Duval mon professeur de physique. Tout ce beau monde s'occupait de moi comme d'un trésor inestimable, je devais être le premier élève du CIV ayant une chance d'intégrer Ulm et cela ne devrait sans doute pas se reproduire prochainement. On me donnait des tas de devoirs supplémentaires de niveau réputé plus difficile. On me proposait des sujets de DS rien que pour moi. On organisa même une fois, une épreuve de six heures (pour simuler l'épreuve de maths d'Ulm) à ma seule intention.

L'année se déroula ainsi pour le mieux. Les khôlles de Monsieur Baratchard étaient un moment d'anthologie. Il est chercheur en mathématiques et travaille dans un des nombreux labos de Sophia–Antipolis. Il arrivait en khôlle généralement avec un peu de retard, il prenait un petit quart d'heure pour lire le programme de khôlle, feuilleter les divers bouquins qu'il avait pris soin d'apporter, et chercher des théorèmes intéressants à nous faire prouver. Généralement, il choisissait un théorème, le coupait en trois étapes et donnait à chaque élève une de ces étapes. Bien entendu, il avait besoin d'énoncer tout un tas de préliminaires qui dépassaient souvent de loin les pauvres élèves avant de commencer quoi que ce soit. Pendant les khôlles, il aimait se balancer sur les chaises, s'allonger sur la table ou aller à la fenêtre fumer une cigarette.

Une fois, j'eus à démontrer le théorème de maximalité de Hausdorff à partir de l'axiome du choix, le but de la khôlle étant de prouver Hahn–Banach. Une autre fois, il fallait que je démontre que l'ensemble des points où une fonction croissante n'est pas dérivable est forcément de mesure nulle... avec pour indication d'utiliser le lemme du soleil levant laissé à un de mes camarades.

Pendant mon année de spé, j'ai finalement réussi à passer mon permis de conduire, pas du premier coup il faut le dire. On me trouva rapidement une voiture, je l'achetai sans trop discuter. Enfin, c'était une vieille voiture d'occasion qui coûtait la modique somme de 7000Frs, une broutille. Désormais, je n'avais plus besoin du cyclo, je me déplaçai en voiture, c'était bien plus pratique notamment pour les froids matins d'hiver.

Mais bientôt arrivèrent les concours. Je décidai, plus ou moins sous la pression de Madame Mondini, de passer les Mines, les écoles Centrale, Polytechnique et les ENS. Je n'ai jamais véritablement stressé pour ces concours, ni pour quoi ce soit finalement d'ailleurs. Deux jours avant le début de l'écrit de Polytechnique, le premier dans l'ordre chronologique, j'allai au cinquantième anniversaire de mariage de mes grands–parents. Je passai l'après–midi à chanter quelques chansons de Fernandel et à m'amuser avec mon cousin Alexandre. Les écrits se passèrent sans inconvénient majeur... peut–être faut–il préciser qu'il ne m'était pas venu à l'idée, avant de passer les épreuves de Centrale, de prendre avec moi ma convocation. Heureusement que Cédric qui passait par ma chambre me fit remarquer que la convocation pour les écrits de Polytechnique (qui traînait par hasard sur mon bureau) n'allait pas m'être utile pour les épreuves du lendemain. Je suis donc rentré chez moi rechercher le fameux papier.

Entre la fin des écrits et le début des oraux, il faut s'entraîner justement pour ces oraux... et là encore, tous mes chers professeurs ne me lâchaient guère. Je passais souvent entre trois et quatre khôlles par jour, mais quand on aime on ne compte pas. Madame Mondini invita même Monsieur Baratchard pour me faire faire une ADS (Analyse de Documents Scientifiques). Cette entrevue dura toute l'après–midi, il m'expliqua de nombreuses choses à propos des fonctions analytiques, puis il enchaîna sur les corps finis, les polynômes cyclotomiques et ce n'est probablement pas tout. J'étais donc fin prêt pour passer les oraux, il ne me restait plus qu'à monter à Paris.

Ma tante, qui habitait sur Paris, m'accueillit chaleureusement pendant tout le mois que je devais passer dans la capitale. Toutefois pour les oraux de Polytechnique, je logeais à Polytechnique. Quel calvaire les fameuses marches de Polytechnique avec une grosse valise, si vous ne l'avez jamais fait, vous ne pouvez pas savoir et je ne vous le souhaite pas. Les oraux de Polytechnique étaient organisés d'une façon très militaire. Il fallait arriver avec 50 minutes d'avance à chaque épreuve et attendre 50 minutes dans le couloir. Sinon, les oraux étaient très espacés, ce qui donc me laissait beaucoup de temps, mais seul dans cette grande école, je m'ennuyais rapidement. Je profitai d'une journée entière de libre pour aller à Eurodisney, c'est bien Eurodisney. Pendant ces oraux, je rencontrai à nouveau Charles–Antoine Louët et Pierre Bois, ils n'étaient toutefois pas dans ma série et donc nous ne sommes restés à l'école ensemble que deux ou trois jours.

Se suivirent alors inlassablement les autres concours... je réussissais particulièrement bien certaines épreuves, j'en ratais particulièrement bien d'autres. Mais globalement, les choses allaient plutôt bien. Je restai à Paris jusqu'au 14 juillet, date à laquelle je me rendis sur les champs pour voir en live le défilé. Il ne restait qu'à rentrer à la maison et attendre patiemment les résultats.

Ils ne tardèrent pas à arriver... Je ne rappelle plus précisément de mes classements mais je me rappelle que j'avais particulièrement bien réussi les concours Centrale, et l'ENS Lyon. Je décidai quand même d'intégrer l'École Normale Supérieure de la rue d'Ulm. On m'envoya alors plein de courrier où l'on me traita de conscrit, où l'on me présenta les nombreux clubs auxquels j'aurais affaire l'année prochaine, où finalement l'on me précisa que la rentrée était le 15 septembre à Paris.

J'arrête le récit de ma vie à ce niveau... bien sûr cela ne veut pas dire que ma vie s'arrête ici. Depuis que je suis rentré à l'École Normale Supérieure, il m'est arrivé tout un tas de choses, au moins aussi intéressantes que celles narrées dans le discours précédent. Mais je pense que je n'ai pas encore assez de recul pour raconter tout cela, le texte produit ressemblerait certainement plus à un journal qu'à une autobiographie. J'ai peur que mon point de vue sur ma vie soit encore trop fragile pour être annoncé clairement. Cela paraît peut–être un peu aberrant comme opinion, mais souvent avec le temps, notre opinion sur les personnes, sur leurs actes et sur nos actes évoluent, acquièrent une certaine sagesse et je n'ai pas envie de juger, surtout publiquement, ces choses–là à l'emporte–pièce.

Sinon, pour écrire ce texte, je n'ai jamais essayé de fouiller intensément dans ma mémoire pour faire remonter les petits détails. Les passages de ma vie que je viens de raconter sont ceux qui me sont revenus naturellement à l'esprit, le seul fil directeur étant la chronologie. Il est arrivé de temps en temps que j'omette certains passages ne sachant plus, même vaguement, où les placer. Il est arrivé également que je constate après coup certains oublis flagrants, j'ai décidé de ne pas les rajouter, que si ces faits ne m'étaient pas venus spontanément, c'est qu'ils ne le désiraient probablement pas. Ainsi je me rends compte que j'ai oublié de parler de ma « passion » pour le démineur, ou encore de Patou, l'ancien chat de mes grands–parents maternels. Et pourtant il y aurait beaucoup à dire sur Patou, il méritait certainement plus d'un paragraphe. Le fait qu'il a commencé par être jaloux de moi, sa mort et le chagrin que cela a causé à mon grand–père, le nouveau chat qui l'a remplacé et qui s'est avéré être une chatte, sont autant de faits qui ont vraiment marqué ma vie, mais qui apparemment ne souhaitaient pas réapparaître dans le texte précédent.